Commençons
cet interlude à propos du Chant des dunes. Si cette dénomination
ne vous évoque rien, c'est semble t-il normal. Les endroits où
l'on peut écouter les dunes chanter sont relativement peu nombreux
d'après la littérature. Au plus une petite quarantaine,
répartis dans le monde, en Chine, au Chili, aux USA, dans le
Sahara et les grands déserts Saoudiens, et heureusement pour
nous, au Maroc! Pour se faire une idée de ce qu'est le chant
des dunes, sans se déplacer, il est possible de se pencher quelques
instants, sur la littérature des jours anciens. Ainsi, Marco
Polo et bien d'autres ont observé et décrit ce chant des
dunes, a la lueur de leurs connaissances, sous des formes souvent amusantes.
Par exemple Marco Polo écrivait à propos de la ville de
"Lop" et plus précisément du désert qui
la précède :
Livre premier, chapitre XLIII
De la cité de Lop & du grand défert
" La cité de Lop eft ample & fpacieufe, fituée
à l'entrée d'vn grãd defert entre Orient &
Septentrion.[...]Ce defert est fort montueux, & quãd on vient
à entrer en la plaine, on ne trouue que fablons, il eft entièremet
fterile & defplaifant [...]. C'eft chofe admirable qu'en ce defert
on voit & oyt de iour, & le plus souvent de nuit diuerfes illufions
& fantofmes de malings efpritz [...]. On oyt aufsi quelquefois en
l'air des fons & acords d'inftrum~etz de mufique, & le pluffouu~et
de bedons & tabourins. Et pour cefte caufe ce defert eft fort dãgereux
& perilleux à paffer."
En cas de doute sur ce que vous venez de lire, remplacez les "f"
par "s", les ã par "an" les "~e"
par "en" et certains "u" par "v".
On constate l'assimilation de ces bruits bizarres qui se produisent
dans le désert à des instruments de musiques à
tonalité grave et à sonorité résonnante.
Il est fort probable que ces "esprits" n'étaient rien
d'autres que le chant des dunes, mélangé aux bruits du
vent la nuit. D'autres auteurs plus proches de nous, ont également
rapporté l'existence de ce chant des dunes. Ainsi, Darwin, a
noté dans ses récits de voyage l'existence d'une "dune"
au Chili, nommée "El Cerro Bramador" pour ses qualités
sonores. Enfin, nous pouvons citer Guy de Maupassant, qui écrit
dans les Contes de la Bécasse :
"Eh bien! Voici ce qui m'est arrivé sur cette terre d'Afrique
: Je traversais les grandes dunes au sud de Ouargla. C'est là
un des plus étranges pays du monde. Vous connaissez le sable
uni, le sable droit des interminables plages de l'Océan. Eh bien
! figurez vous l'Océan lui même devenu sable au milieu
d'un ouragan; imaginez une tempête silencieuse de vagues immobiles
en poussières jaunes. Elles sont hautes comme des montagnes,
ces vagues inégales, différentes, soulevées tout
à fait comme des flots déchaînés, mais plus
grandes encore, et striées comme de la moire. Sur cette mer furieuse,
muette et sans mouvement, le dévorant soleil du sud verse sa
flamme implacable et directe. Il faut gravir ces lames de cendre d'or,
redescendre, gravir encore, gravir sans cesse, sans repos et sans ombre.
Les chevaux râlent, enfoncent jusqu'aux genoux, et glissent en
dévalant l'autre versant des surprenantes collines.
Nous étions deux amis suivis de huit spahis et de quatre chameaux
avec leurs chameliers. Nous ne parlions plus, accablés de chaleur,
de fatigue, et desséchés de soif comme ce désert
ardent. Soudain, un de nos hommes poussa une sorte de cri ; tous s'arrêtèrent
; et nous demeurâmes immobiles, surpris par un inexplicable phénomène
connu des voyageurs en ces contrées perdues.
Quelque part, près de nous, dans une direction indéterminée,
un tambour battait, le mystérieux tambour des dunes ; il battait
distinctement, tantôt plus vibrant, tantôt affaibli, arrêtant,
puis reprenant son roulement fantastique. Les Arabes, épouvantés,
se regardaient ; et l'un dit, en sa langue : "la mort est sur nous."
Et voilà que tout à coup mon compagnon, mon ami, presque
mon frère, tomba de cheval, la tête en avant, foudroyé
par une insolation.
Et pendant deux heures, pendant que j'essayais en vain de le sauver,
toujours ce tambour insaisissable m'emplissait l'oreille de son bruit
monotone, intermittent et incompréhensible ; et je sentais se
glisser dans mes os la peur, la vraie peur, la hideuse peur, en face
de ce cadavre aimé, dans ce trou incendié par le soleil
entre quatre monts de sable, tandis que l'écho inconnu nous jetait,
à deux cent lieues de tout village français, le battement
rapide du tambour. Ce jour là, je compris ce que c'était
que d'avoir peur ; je l'ai su mieux encore une autre fois ...
Le commandant interrompit le conteur :
- Pardon, Monsieur, mais ce tambour ? Qu'était-ce ?
Le voyageur répondit :
- Je n'en sais rien. Personne ne sait. Les officiers, surpris souvent
par ce bruit régulier, l'attribuent généralement
à l'écho grossi, multiplié, démesurément
enflé par les vallonnements des dunes, d'une grêle de grains
de sable emportés dans le vent et heurtant une touffe d'herbes
sèches ; car on a toujours remarqué que le phénomène
se produit dans le voisinage de petites plantes brûlées
par le soleil et dures comme du parchemin.
Comment mieux décrire ce qu'est un reg? En revanche, il y a à
redire sur l'explication donnée pour l'origine de ce "tambour
des sables". Comme pour Marco Polo et ses voyages, il est plus
question ici du folklore que d'essai d'explication raisonnée.
Ces deux témoignages permettent néanmoins de se rendre
compte de l'importance de la puissance sonore émise lors d'un
événement de chant des dunes. Plus précisément
les deux caractéristiques que l'on retrouve continuellement sont,
d'une part cette puissance sonore et, d'autre part le fait que le son
est grave, sourd, parfois mélodieux mais, toujours monotone.
Pour l'avoir entendu plusieurs fois, il faut avouer que le phénomène
est réellement impressionnant et envoûtant. Le son ressemblant
plus à un vrombissement sourd et intense qu'à des "roulements
de tambours" ou à la "cavalcade d'une grande troupe".
